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Les frères Humboldt, l'Europe de l'esprit
La pensée, les voyages, les émotions esthétiques et scientifiques des frères Humboldt.


Les frères Wilhelm (1767-1835) et Alexander von Humboldt (1769-1859) appartiennent à la génération qui eut 20 ans en 1789. Originaires de Berlin, cosmopolites, polyglottes, ils vivent en citoyens du monde à Londres, Rome, Paris et Vienne. Ils côtoient les plus grands esprits de leur temps : Goethe, Mme de Staël, Mme Récamier, Chateaubriand, Arago, Gay-Lussac, Schiller.

Ils sont la plus pure incarnation de l'esprit nouveau qui souffle alors sur l'ancien continent : la formidable mobilité sociale et géographique, le bouleversement des catégories mentales et de la sensibilité, l'espoir d'un monde ouvert.

Leur postérité, présente dans l'histoire des sciences humaines, l'anthropologie, la géographie, les sciences de l'Antiquité ou la linguistique, est immense. Ni la formation de l'Allemagne moderne, ni la construction de la Grèce des philhellènes ou des philologues, ni la réalité moderne des musées et de l'université, ni la mise en place d'un dense réseau scientifique européen, cette République des Lettres au cœur de l'histoire européenne, ne s'expliqueraient sans leur action.

 

L'exposition virtuelle donne suite à l'exposition in situ réalisée à l'Observatoire de Paris en 2014, sur un projet de Monique Canto-Sperber et Marc Fumaroli et sous le commissariat de Bénédicte Savoy et David Blankenstein.

Une seconde exposition s'est tenue à l'automne 2015 au centre Sarrailh dans le cadre d'un partenariat entre PSL et le CROUS de Paris.

Alexander et Wilhelm von Humboldt

Wilhelm, né à Potsdam le 22 juin 1767, et Alexander, né deux ans plus tard à Berlin le 14 septembre 1769, sont issus d’une famille de l’aristocratie prussienne. Leur père, Alexander Georg von Humboldt, est major général dans l’armée prussienne et chambellan du roi Frédéric II. Leur mère, Marie-Elisabeth Colomb, est huguenote d’origine française, sa famille ayant émigré en Prusse au XVIIe siècle.

Les frères Humboldt passent leur enfance entre Berlin et la résidence familiale à une dizaine de kilomètres au nord de la ville, le château de Tegel. Ils bénéficient au château d’une éducation ambitieuse qui les prédestine à appartenir à l’élite prussienne.

Après la mort précoce de leur père en 1779, les deux frères sont désormais élevés par leur mère. Respectant la volonté de son mari, Marie-Elisabeth attache la plus grand importance à l’éducation de ses enfants.

Alexander Georg von Humboldt

"Alexander Georg von Humboldt"
Johann Heinrich Schmidt, 1775 
© Stiftung Stadtmuseum Berlin

   

Marie-Elisabeth von Humboldt

"Marie-Elisabeth von Humboldt"
Johann Heinrich Schmidt, 1775
© Stiftung Stadtmuseum Berlin

      

Wilhelm von Humboldt

"Wilhelm von Humboldt"
Johann Heinrich Schmidt, 1784
© Ursula Edelmann -Artothek

    

Alexander von Humboldt

"Alexander von Humboldt"
Johann Heinrich Schmidt, 1784
© Ursula Edelmann -Artothek

Alexander von Humboldt
Cinq dessins géographiques
Grande salle de la bibliothèque universitaire de Göttingen
Sur les gaz souterrains et les moyens pour réduire leur effet néfaste

Précepteurs 

Le choix des précepteurs joue un rôle déterminant dans le programme éducatif imaginé par Marie-Elisabeth Colomb pour ses fils. Wilhelm et Alexander sont d’abord éduqués par Joachim Heinrich Campe, adepte de Rousseau et l’un des premiers auteurs d’ouvrages spécialement destinés à la jeunesse. En effet, à travers ses ouvrages tel que Robinson der Jüngere [Le Jeune Robinson], Campe initie les deux frères au sujet de l’Amérique et aux récits des navigateurs, imprégnant dans les deux frères une fascination pour les pays et les cultures exotiques.

À partir de 1777, leur formation intellectuelle est confiée au pédagogue Gottlob Johann Christian Kunth, âgé alors de vingt ans. Il leur enseigne les mathématiques, la littérature, l'allemand, le latin, le grec, le français, l’histoire et la géographie. Christian Kunth s’assure de l’éducation des deux frères jusqu’au moment où ils rentrent à l’université en 1787, et garde des liens très proches avec la famille Humboldt tout au long de leur vie.

Les frères Humboldt reçoivent une formation solide, conforme aux principes de l’humanisme classique et des philosophes du siècle des Lumières. Néanmoins, la différence entre les deux frères devient vite apparente. Dès l’enfance, Alexander, tourné vers l’extérieur, montre un intérêt prononcé pour l’histoire naturelle : observant, décrivant, classant des plantes, des pierres et toutes sortes de réalités naturelles. Wilhelm, de caractère introverti, montre une robuste constitution et une aisance dans l’apprentissage qui le dirige vers la haute fonction publique.

Fin 1787, les frères Humboldt commencent des études de droit à l’université de Francfort-sur-l'Oder, accompagnés de leur précepteur Kunth. Mais c’est à l’université de Göttingen, où Wilhelm s’inscrit dès l’été 1788 et où Alexander le rejoint un an après, que commencent à se développer leurs intérêts intellectuels propres et leur goût pour un savoir encyclopédique. Ils étudient ensemble la physique expérimentale, la philologie, l’archéologie, l’histoire et l’économie. Alexander se passionne également pour les cours de Johann Blumenbach sur l’anatomie, la zoologie comparée et la géologie.

« J'ai beaucoup appris; j'ai commencé à me sentir mieux vis à vis de moi-même, et à Göttingen, j'étais un élève très studieux. Mais cela ne faisait que renforcer mon sentiment qu'il y avait encore tant à apprendre. […] Cette agitation incessante que je sens en moi me fait parfois penser que je suis en train de perdre l'esprit. Et pourtant, cette excitation est absolument nécessaire pour œuvrer sans relâche pour atteindre mes buts. ».
— Alexander à Wilhelm Gabriel Wegener, 23 septembre 1790

L'Académie des mines

En 1791, Alexander s’inscrit à l’Académie des mines de Freiberg en Saxe, célèbre dans toute l’Europe pour son cursus qui lie la théorie à la pratique. À Freiberg, Alexander passe ses matinées dans les mines, ses après-midis dans les salles de cours et il achève son cursus d’études de trois ans...en huit mois. Malgré son désir de voyager, le jeune homme entame ensuite une carrière fulgurante en tant qu'assesseur du Département des mines et fonderies de Prusse. Parallèlement à ce travail, il mène des projets de recherche en physique, chimie et biologie souterraine. Alexander se montre particulièrement attentif, dans ce contexte, aux conditions de travail des mineurs. Il invente deux outils pour la survie des mineurs en situation périlleuse : une lampe de mineur qui fonctionne sans la présence d’oxygène dans l’air et un appareil respiratoire. 

Caroline von Humboldt
Wilhem et Alexander von Humboldt avec Goethe chez Schiller à Iéna en 1796

Société Berlinoise

À partir de 1785, les frères Humboldt fréquentent à Berlin la maison du médecin et élève de Kant, Marcus Herz, et de sa jeune femme Henriette. Ils se retrouvent ainsi admis parmi l’intelligentsia berlinoise, au sein d’un cercle libéral composite accueillant sans réserve des personnes des deux sexes, de tous rangs et de toutes confessions religieuses. C'est au cœur de cette société intellectuelle que Wilhelm rencontrera sa future femme Caroline.

Les importantes transformations socio-culturelles qui ont cours dans la capitale prussienne à partir des années 1780, favorisent la réflexion sur la philosophie des Lumières. Chez Emmanuel Kant et le Berlinois Moses Mendelssohn, doyens de la philosophie allemande de l’époque, l’esprit des Lumières renoue avec une vaste réflexion sur la destination de l’homme. Sans avoir jamais connu personnellement ces deux philosophes, les frères Humboldt les citent comme des influences majeures de leur parcours intellectuel. 

« La civilisation [Bildung] se décompose en culture et Lumières. La culture semble se porter davantage vers le pratique […] Les Lumières en revanche semblent se rapporter davantage au théorique […]. ».
— Moses Mendelssohn, « Que signifie éclairer ? », 1784

Weimar et Iéna

Le 29 juin 1791, Wilhelm von Humboldt épouse Caroline von Dacheröden à Erfurt. Elle l’introduit dans les cercles intellectuels de Weimar et d’Iéna, où le couple emménage en 1794. Wilhelm et Caroline Humboldt font la connaissance de Johann Gottfried Herder et Johann Gottlieb Fichte, et se lient d’amitié avec Friedrich Schiller, Goethe et l’archéologue Friedrich August Wolf. Au sein de la communauté philosophique et littéraire de Weimar et d'Iéna, Wilhelm von Humboldt participe à la recherche d’une nouvelle esthétique classique. Ces recherches, qui prennent notamment la forme de collaborations au sein du magazine Horen de Schiller, auront une profonde influence sur sa vision de l’Antiquité et sa pensée en général. 

La Bastille dans les premiers jours de sa démolition
Paysage avec arbre de la liberté

La Révolution française

C’est par le biais de l’explorateur Georg Forster, rencontré à Göttingen, que les frères Humboldt découvrent l’horizon politique de la Révolution française. Jacobin de la première heure et fondateur de la République de Mayence en 1792, ayant également fait le tour du monde avec James Cook de 1772 à 1775, Georg Foster, connu pour ses critiques du despotisme, sensibilise Wilhelm à la Révolution française. 

Peu après la prise de la Bastille, Wilhelm, alors âgé de 22 ans, décide de se rendre pour la première fois à Paris, en compagnie de son précepteur Joachim Heinrich Campe. Lors de quelques semaines passées dans la capitale en pleine effervescence révolutionnaire, Wilhelm écrit dans un journal ses premières observations :

Alexander quant à lui arrive à  Paris un an plus tard, début juillet 1790, après un voyage avec le même Georg Foster qui l’a conduit dans les régions révoltées du Brabant et des Flandres. Il participe notamment aux préparatifs de la Fête de la Fédération. Ces séjours à Paris auront une influence profonde sur la pensée politique et sociale des deux frères et sur leurs conceptions de l’Etat et de la Nation. 

Voyages et expéditions
Jardin du musée des Monuments français, ancien couvent des Petits-Augustins
Théâtre-Français, Mr. Talma. Rôle de Titus (dans Brutus)

L'esprit moderne

A la fin de l’année 1797, huit ans après son premier séjour à Paris, Wilhelm décide de s’installer dans la capitale française avec son épouse, Caroline, et ses deux enfants. A son arrivée, Wilhelm découvre « l’esprit moderne » qui règne alors dans les salons de la capitale. Il attend de son séjour une source d’enrichissement approprié à sa théorie de la Bildung, et Paris se présente à ses yeux comme la ville idéale. Il se trouve plongé dans un foisonnement d’idées, de lectures et de rencontres qui stimulent sa productivité intellectuelle. Wilhelm prend la mesure de l’immense richesse des musées. Il observe aussi l’essor du néoclassicisme dans les salons d’art et les théâtres, dont la vedette incontestée est alors François-Joseph Talma. 

Mon séjour ici sera extrêmement utile. L’esprit moderne, surtout dans ses extrêmes et ses extravagances, n’est nulle part ailleurs autant chez lui qu’ici. La France a donné son orientation à la manière de penser de la fin de notre siècle.
— Wilhelm von Humboldt à Friedrich Gentz, 1797

Lors de son séjour à Paris, entre novembre 1797 et août 1799, Wilhelm tient un journal. Les pages conservées témoignent du souci constant de Wilhelm de consigner par écrit ses observations. Les données recueillies de la sorte vont lui permettre, par la suite, de nourrir et de développer ses propres réflexions. 

La France a profondément marqué Wilhelm. Elle joue dans sa vie un rôle essentiel, allant bien plus loin que de simples découvertes culturelles ou une perception cultivée de la littérature. Son milieu scientifique et ses institutions prestigieuses, ses sociétés, ses organes de publication, ses chercheurs reconnus et ses grands projets ont eu une influence considérable sur Wilhelm von Humboldt. 

 

Humboldt et Bonpland au pied du Chimborazo en Equateur
Forêt vierge du Brésil
Théodolite à deux lunettes
Scène nocturne avec Alexander von Humboldt au bord de l'Orinoco
Journal de botanique
Impression de plantes du voyage. Guercus mexicana.

Préparation du voyage

A la mort de leur mère en 1796, les frères Humboldt héritent d’une fortune considérable. Alexander choisit d’abandonner sa carrière de fonctionnaire pour mener à bien ses propres projets, notamment celui d’une expédition hors d’Europe. Paris lui semble être alors un point de départ idéal et y rejoint son frère en mai 1798.

« Mon voyage est irrémédiablement décidé. Je me prépare encore pendant quelques années et je rassemble les instruments. Je séjourne en Italie un an ou un an et demi, pour me familiariser avec les volcans. Puis on ira en Angleterre en passant par Paris. Et ensuite, en route vers les Indes Occidentales. »
— Alexander von Humboldt, 1797

Lors de son séjour à Paris, Alexander fait la connaissance d’Aimé Bonpland, jeune médecin et naturaliste français. Partageant la même passion pour la botanique et les voyages, Alexander lui propose de l’accompagner dans son voyage en Amérique équinoxiale. Aimé Bonpland devient alors son loyal compagnon et assistant pendant ses cinq ans de voyage.

humboldt silhouettes

 

 

 

 

 

 

"Silhouette d'Alexander von Humboldt"
Charles Wilson Peale, 1804
© Monticello, Thomas
Jefferson Memorial Foundation
"Silhouette d'Aimé Bonpland"
Charles Wilson Peale, 1804
© Washington D.C.,
Library of Congress

Alexander von Humboldt attache une grande importance à la mesure, au repérage et à la quantification dans ses voyages scientifiques. Avant d’embarquer pour l'Amérique, il réunit une collection des instruments et des équipements dont il aura besoin. Parmi ces objets on compte des instruments permettant la mesure de la position dans l’espace (des sextants, des chronomètres et des baromètres) ainsi que des instruments qui permettent de mesurer des grandeurs physiques comme la température de l’air ou de l’eau, l’inclinaison et l’intensité du champ magnétique, la composition de l’air, jusqu’aux nuances du bleu du ciel. Ces instruments, dont la plupart ne reviendront pas, constituent un véritable laboratoire nomade qui suit Humboldt et Bonpland de Cumaná (dans l’actuel Venezuela) jusqu’au Mexique, en passant par le grand fleuve Orénoque et les Andes. 

Départ pour l'Amerique

Leur départ pour le nouveau monde, pourtant, ne se fait pas sans difficultés. L’expédition de Nicolas Baudin dans les terres australes, à laquelle ils sont invités à participer, est reportée pour cause de guerre. Ils tentent alors en vain de rejoindre l’Égypte, où les savants de Bonaparte mènent alors la campagne scientifique la plus ambitieuse de l'époque. C’est finalement en Espagne qu’ils parviennent à prendre le large. Ils obtiennent un passeport pour étudier et réunir, en toute liberté et sous la protection du Roi Charles IV, des collections minéralogiques et botaniques dans les domaines d'outre-mer de l’empire espagnol.  Le 5 juin 1799, les deux voyageurs embarquent sur la frégate Pizarro à destination de Ténériffe d’abord, puis de Cumaná en Nouvelle-Grenade.

« Nous courons dans tous les sens, comme des fous ; les trois premiers jours, nous n’avons pas pu décider quoi que ce soit car nous étions trop occupés à jeter un objet pour en saisir un autre. Bonpland assure qu’il perdra la raison si tous ces miracles ne cessent pas bientôt. […] Je sens que je vais être heureux ici et que ces impressions m’accompagnent encore souvent à l’avenir. »
— Alexander à Wilhelm von Humboldt, 16 juillet 1799 (Cumaná)

Pendant cinq ans, Alexander et Aimé récoltent de nombreux animaux et spécimens botaniques en Amazonie, explorent la forêt tropicale de Cuba et traversent les cordillères des Andes. C’est alors qu’Alexander gravit le volcan Chimborazo, considéré à l’époque comme le sommet du monde. En 1803, ils quittent l’Amérique du sud pour parcourir le Mexique. Ils prolongent ensuite leur voyage et se dirigent vers les États-Unis, où ils rencontrent le président Thomas Jefferson.

Leur voyage terminé, Alexander et Aimé embarquent pour la France en juin 1804 avec quarante-cinq caisses remplies de plus de 60 000 spécimens botaniques, de minéraux, d’échantillons de terre, d’animaux naturalisés, d’insectes desséchées, de pièces archéologiques, de cartes géographiques inédites et de cahiers entiers d’observations.

Cantabrica, notes sur le voyage en Espagne
Vue sur Rome
Rome, poème de M. Guillaume de Humboldt

Le pays basque

Peu après le départ de son frère Alexander pour l'Amérique, Wilhelm von Humboldt découvre à son tour une terre pratiquement inconnue sur le plan culturel et linguistique, le Pays basque.

Wilhelm visite l’Espagne pour la première fois, accompagné de sa femme et de ses enfants, d’août 1799 à avril 1800. Après une escale en Andalousie et à Madrid, Wilhelm est séduit par les paysages montagneux du Pays basque. Passionné pour les mystères de la langue de cette région, sans racines communes avec les autres langues de la région, il organise un deuxième voyage seul au printemps de 1801 consacrée entièrement à l’étude de cette langue. C’est lors de ce voyage que Wilhelm découvre sa vocation de linguiste.
 

Ambassadeur à Rome

En poste à Rome à partir de 1802, où il est ambassadeur de la Prusse auprès du Saint-Siège, Wilhelm von Humboldt se montre moins intéressé par la politique que par le patrimoine artistique de la ville éternelle. Néanmoins, cette fonction lui permet de continuer à enrichir sa connaissance de l’histoire et de la culture grecque et romaine.

 

"Bas-relief d'Eurus"
Atelier de Christian Daniel Rauch, 1822
© Berlin, collection particulière

 

Sa femme et lui collectionnent de nombreuses sculptures antiques, et réunissent régulièrement dans leur appartement, situé à quelques pas des escaliers de la place d’Espagne, des artistes allemands et européens. Ils aident à lancer la carrière de peintres et sculpteurs importants tels que Gottlieb Schick ou Christian Daniel Rauch. Avant de rentrer à Berlin en 1808, Wilhelm publie un éloge à la ville éternelle : 

Autoportrait d'Alexander von Humboldt
Nécessaire du bureau d'Alexander von Humboldt
Note d'Alexander von Humboldt trouvée dans son bureau après son décès
Portrait de François Arago

Retour d'Amérique

À son retour d’Amérique, Alexander est accueilli en France comme un héros. Il débarque à Bordeaux le 3 août 1804. Dès son arrivée à Paris, Alexandre se consacre à approfondir et à dépouiller toutes ses observations réalisées en Amérique. La présence à Paris de bibliothèques exhaustives et d'institutions spécialisées lui permettent de compléter ses observations de voyage pour en rédiger le récit avec éclat et exactitude.

Il devient membre de nombreuses sociétés savantes et présente à sept reprises les résultats de son voyage aux membres de l’Institut de France. Il profite également des réseaux d’intellectuels de Paris et collabore souvent avec ses collègues savants, tels que Berthollet, Laplace, Gay Lussac, Chaptal, Monge et Cuvier. Son esprit de synthèse et ses talents d’orateur, sa capacité à mêler données empiriques et récit d’explorateur font de lui l’un des personnages les plus prisés de l’intelligentsia parisienne.

Réseaux et amitiés

Pendant ces années à Paris, Alexander fréquente également les salons des grandes dames comme ceux de Mme de Staël et de Mme de Duras. Épouse du Premier gentilhomme de la Maison du roi et patronne officiel du plus influent salon politique et littéraire entre 1816 et 1826, Claire de Duras devient une des plus chères amies d’Alexander. Ils entretiennent une correspondance assidue tout au long de leurs vies. C’est très probablement chez elle qu’il noue également une amitié très vive avec l’écrivain français Chateaubriand. Alexander trouve en Mme de Duras, et même en Chateaubriand, d’occasionnels relecteurs d’épreuves qui lui firent l’honneur de corriger quelques légères erreurs sémantiques.

C’est également à Paris qu’Alexander lie une amitié profonde avec le savant français François Arago. Leur amitié durera quarante-quatre ans. Leur correspondance témoigne de la diversité des intérêts scientifiques qu’ils partageaient : astronomie, physique, instruments scientifiques, géographie et géophysique, géologie et chimie. Ils échangent également des récits de voyage et des descriptions de leurs vies quotidiennes. L’Observatoire de Paris est le lieu symbolique de l’amitié entre ces deux hommes. Le bureau et l’écritoire de Humboldt et le tableau noir utilisé par Arago pour ses cours d’astronomie populaire y sont aujourd’hui encore conservés, un écho de cette amitié lointaine entre deux savants d’exception.

 

 

 

"Bureau d'Alexander
von Humboldt"

© Sylvain Pelly / Observatoire de Paris

C’est avec grand regret qu’Alexander quitte Paris en 1826 pour s’installer à Berlin. Néanmoins, ayant vécu à Paris plus de vingt ans, Alexander von Humboldt garde des liens forts avec la société parisienne et il continue d’y séjourner régulièrement.

image interactive

Révolution. Régenération
Wilhelm von Humboldt
Essai sur les limites de l'action de l'État

Wilhelm et Alexander von Humboldt ont l’un et l’autre joué un rôle déterminant dans le destin politique de l’Europe. À la suite de la Révolution française et de l’Empire, les jeunes élites européennes amorcent une vaste réflexion sur l’avenir des nations dans le concert européen. Le fait de s’engager par la parole, l’écriture et l’action politique est ressenti comme un devoir. Les frères Humboldt participent activement à ce mouvement.

Essai sur les limites de l'action de l'État

Si Wilhelm von Humboldt est fasciné par ce qu’il voit de la Révolution française à Paris, il éprouve aussi un réel malaise face aux abus qui accompagnent ce grand bouleversement politique. Il met en question la légitimité d’un État fondé sur la seule Raison et qui négligerait son inscription dans l’histoire. Ses réflexions débouchent sur la rédaction d’un essai important sur la théorie de l’État, qui met au premier plan les notions de Bildung (éducation) et d’individualité.

« Quel doit être le but de l’organisation sociale tout entière ? Quelles sont les limites qu’elle doit poser à son action ? […] Le petit germe inconnu que la terre reçoit silencieusement rapporte plus que l’éruption du volcan, nécessaire sans doute, mais toujours accompagnée de ravages. »
— Wilhelm von Humboldt, Essai sur les limites de l’action de l’Etat, 1792

Ecrit en 1792, l’Essai sur les limites de l’action de l’État propose une approche libérale du rôle de l’État dans la société. Selon Wilhelm, le rôle de l’État devait être limité uniquement à la protection des citoyens à l’intérieur du pays et à la défense des frontières contre les attaques extérieures. En ce qui concerne l’éducation, l’État ne devait surtout pas intervenir, laissant la liberté d’apprendre et d’enseigner à l’individu. Quinze ans plus tard, ce texte sera au fondement des réformes libérales que Wilhelm von Humboldt, désormais ministre d’État prussien, contribuera à mettre en œuvre à Berlin.

Alexander von Humboldt dans l'antichambre du roi de Prusse
Lettre du prince héritier Frédéric-Guillaume IV de Prusse à Alexander von Humboldt

Conseiller du roi de Prusse

Malgré son refus d'exercer des fonctions officielles, Alexander von Humboldt se retrouve fortement impliqué dans les intérêts de la cour prussienne. Peu après son retour en Europe, Alexander est nommé chambellan en 1805 par le roi Frédéric-Guillaume III. Après qu'il a dépensé un tiers de sa fortune durant ses cinq ans de voyages, ce poste lui apporte une certaine stabilité financière.

Au lendemain de la bataille d’Austerlitz, les relations entre la France et la Prusse deviennent de plus en plus tendues. Parfaitement intégré à la scène politique française, Alexander se voit confier dès 1807 des missions diplomatiques à Paris, où il s’installe pour les prochains 25 ans.

Comme le montre une lettre du prince héritier Frédéric-Guillaume, Alexander est souvent sollicité pour intervenir auprès des autorités françaises. D’esprit médiateur et cosmopolite, Alexander von Humboldt se voit régulièrement reprocher d’un côté de la frontière de défendre les intérêts de la France, et de l’autre d’être un espion à la solde de la Prusse. 

Bien que les rapports diplomatiques qu’il envoie à Berlin dans les années 1830 témoignent de ses affinités avec le régime libéral du roi Louis-Philippe, il garde toute sa vie une attitude loyale à l’égard de la cour prussienne. 

Le congrès de Vienne
Costume du baron de Humboldt lors du congrès de Vienne

La construction d'une nouvelle Europe

Le Congrès de Vienne a pour but de redéfinir les contours de l'Europe après la défaite de Napoléon Ier en 1815 et de construire un espace politique européen pacifié. Il constitue un événement majeur dans l'histoire de la diplomatie européenne.

Wilhelm von Humboldt, envoyé au Congrès par le roi de Prusse avec Karl August von Hardenberg, doit y négocier les dispositions territoriales qui concernent la Prusse et la fédération des États allemands.

Au préalable, il développe un cadre général  pour le  traitement des questions européennes qui sera non seulement déterminant pour le maintien de l'équilibre politique entre les grands pouvoirs, mais propose aussi un langage diplomatique qui fera du Congrès de Vienne un modèle pour les négociations tenues au terme des grandes guerres du XXe siècle.

Si les questions territoriales tiennent une place prépondérante dans sa mission, Wilhelm von Humboldt a également exercé son influence sur d’autres avancées du Congrès, comme notamment  l'abolition de la traite des Noirs, la libre circulation navale et le rapatriement des biens culturels volés en Italie, en Allemagne et dans d'autres pays par Napoléon lors de ses campagnes.

En préparation du Congrès, Wilhelm rédige en français Le Projet pour les régulations du congrès, un texte qui interroge de manière précoce l’idée de la communauté européenne :
 

Savoirs partagés
Sur différentes dents du genre des mastodontes...
Le Chimborazo, vu depuis le plateau de Tapia

C’est dans le partage des connaissances et des savoirs par-delà les frontières nationales que l’Europe de l’esprit puise sa vitalité. La circulation d’acteurs, d’objets, de livres et d’idées sont toujours à l’origine de projets novateurs. Les grandes entreprises des Humboldt en témoignent. C’est en activant leurs réseaux internationaux et en partageant généreusement leurs travaux qu’ils parviennent à mettre en œuvre leur grand projet universel : comprendre le monde.

Un grand projet éditorial 

Rentré en Europe, Alexander von Humboldt se consacre principalement à la publication du récit de son voyage en Amérique. Il lui faudra presque trente ans pour achever l’édition monumentale du Voyage aux régions du Nouveau Continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804.

Ses Vues des Cordillères paraissent à partir de 1810. Le texte se situe à la croisée des genres scientifiques et littéraires. Les gravures sont à la fois des illustrations scientifiques et des œuvres d’art à part entière. Fruit d’une coopération européenne, l’ouvrage réunit des illustrations exécutées par une équipe internationale d’artistes italiens, allemands et français, le plus souvent d’après des croquis et dessins d’Alexander von Humboldt lui-même. Quant au texte, il tient compte à la fois des observations effectuées par Alexandre en Amérique, et de l’avis de nombreux scientifiques consultés à son retour, parmi lesquels le maître de l’archéologie européenne, Ennio Quirino Visconti, à qui les Vues des Cordillères sont dédiées.

La publication du Voyage aux Régions Equinoxiales du Nouveau Continent de Humboldt et Bonpland, composé de trente volumes, est l’une des entreprises éditoriales les plus ambitieuses de l’époque, comparable au grand projet de la Description de l’Égypte, publiée en 1829 par ordre du Napoléon Bonaparte.

Page titre de l'Essai sur la géographie des plantes, avec corrections
Géographie des plantes équinoxiales : Tableau physique des Andes et pays voisins
Dédicace à Goethe in Ideen zu einer Geographie der Pflanzen
Esquisse des principales hauteurs des deux continents, inspirée d'un dessin de Goethe d'après un ouvrage de Humboldt publié en 1807
Instructions pour la réalisation d'une carte générale des langues

Depuis leur rencontre à Weimar, où le jeune Wilhelm a vécu entre 1794-1797, les deux frères Humboldt maintiennent une forte amitié avec Johann Wolfgang von Goethe. L’un des plus éminents intellectuels allemands de l’époque, Goethe partage avec Wilhelm sa fascination pour l’Antiquité, son intérêt pour la philologie et la linguistique. Ses échanges avec Alexander révèlent leur passion partagée pour la minéralogie et la botanique. L’estime réciproque que se portent Goethe et les deux savants berlinois aboutit à deux projets distincts, mais réunis par leur volonté de représenter le monde avec des outils concrets.

Le tableau physique des régions équinoxiales

En 1807, Alexander dédie à Goethe l’un de ses premiers livres, ses Ideen zu einer Geographie der Pflanzen [Essai sur la géographie des plantes]. Il lui envoie un premier exemplaire en allemand, lui promettant de lui envoyer plus tard le tableau manquant. Confronté à l’absence de cette illustration, Goethe décide de fabriquer une carte à l’aide des données statistiques fournies par le livre. Illustrant un paysage composite et coloré, le dessin de Goethe compare les montagnes du monde ancien et du monde moderne. Reproduit et diffusé dans l’Europe entière, il dépasse largement en notoriété le tableau original d’Alexander.

Les langues de l’Europe

En 1810, Goethe suggère à Wilhelm d’illustrer une carte répertoriant les langues parlées dans le monde. Moins doué que son frère pour la cartographie appliqué, Wilhelm se content de décrire la carte idéale. Il adresse par écrit ses instructions à Goethe, un texte de dix-neuf pages que Goethe commence à transposer en image. Aucune trace du dessin n’a été malheureusement conservée. Cependant, pour l'exposition réalisée par PSL en 2014, une équipe franco-allemande a entrepris le travail engagé voici deux siècles. Elle propose une première traduction visuelle des instructions de Wilhelm : la carte générale des langues parlées en Europe.

"Carte des langues de l'Europe d'après les instructions de Wilhelm von Humboldt"
© Julien Cavero, Paris, 2014, labex TransferS, accompagnement scientifique par Sandrine Maufroy et David Blankenstein
 

« Secondé par Wilhelm de Humboldt, je fis faire des cartes géographiques représentant tous les idiomes répandus sur la terre, où la couleur de chaque contrée indiquait la langue qu’on y parlait. De son côté, Alexandre de Humboldt m’incita à faire un tableau comparatif des montagnes du monde ancien et de celles du monde moderne.

C’est ici le moment de dire comment j’ai cherché à me rendre digne du bonheur d’avoir tant d’hommes de mérite pour contemporains. Du point où il a plu à Dieu et à la nature de me placer, et où je ne suis pas resté inactif, j’ai eu soin de tourner mes regards vers les hommes qui, par de louables efforts, cherchaient à se rendre utiles. Allant au-devant d’eux par l’étude et par l’action, je m’approprierai sans envie et sans rivalité, ce que nous offraient les meilleurs esprits du siècle, et que je n’aurais pu me procurer par moi-même. Aussi le neuf n’était-il jamais étranger pour moi, et je ne courais pas le risque de l’adopter par surprise, ou de le rejeter par respect pour des préjugés surannés. ».
— Johann Wolfgang von Goethe, Mémoires, 1813

Über die Sprache und Weisheit der Indier [Recherches sur la langue et la philosophie des Indiens]
Transcription annotée des "Lois de Manu"
Groupes hiéroglyphiques
Codex Humboldt, fragment 1

L'Inde, le berceau de l'Europe

L'étude des anciennes civilisations extra-européennes influence profondément la perception que les Européens se font de leur histoire et de leur identité. Tandis que la campagne d'Égypte de Napoléon Bonaparte provoque un fort engouement en France pour le règne des pharaons, la théorie de Friedrich Schlegel et Franz Bopp, qui situent en Inde l'origine de nombreuses langues européennes, marque fortement les esprits allemands.

Publié en 1808, l’Über die Sprache und Weisheit der Indier [ Essaie sur la langue et la philosophie des Indes] est l’un des livres les plus importants de l’époque. En étudiant le sanscrit et les grammaires des langues américaines, Schlegel  constate que la linguistique doit se fonder sur la comparaison de la grammaire et pas sur la comparaison des mots.  Ce nouveau programme dans l’étude des langues fond par la suite  la discipline de  la grammaire comparée et la linguistique comparative moderne.

Ayant toujours porté un vif intérêt aux cultures non-européennes, les frères Humboldt s’inspirent de ces nouvelles découvertes en linguistique et soutiennent plusieurs projets de recherche dans ce domaine. 

Hiéroglyphes égyptiens 

Le déchiffrement des hiéroglyphes de la pierre de Rosette par Jean-François Champollion représente un moment-clé dans la compréhension de l'ancienne Égypte. Présenté à Champollion par l’intermédiaire de son frère,  Wilhelm von Humboldt entame avec lui une correspondance entre juin 1824 et juillet 1827. Wilhelm apprend  de Champollion que l’écriture hiéroglyphique égyptienne est constituée à la fois de sémogrammes (signes figuratifs) et de phonogrammes (signes qui représente les sons), similaire aux écritures alphabétiques européennes.

Humboldt applique alors ce système de déchiffrement pour traduire les inscriptions  figurant sur des statues de la déesse Sekhmet. Il présent son discours égyptologique, Über vier Äegyptische löwenköpfige Bildsäulen in den hiesigen Königlichen Atnikensammlungen [Sur quatre sculptures égyptiennes à tête de lion des collections royales d’antiquités de Berlin], le 24 mars 1825 devant l’Académie des Sciences de Berlin. Ainsi, grâce aux échanges entre ces deux savants, Wilhelm parvient à imposer en Allemagne le système de déchiffrement de Champollion, qui jusque-là avait suscité de nombreuses controverses. En retour, Champollion fournit à Wilhelm des éléments pour étayer et développer sa théorie linguistique. 




 

 

 

 

 

 

 


Statue assisse de la déesse Sekhmet., 1388-1351 av. J.-C © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Jürgen Liepe
Inscriptions relevées sur les statues de Sekhmet., 1828 © Collection particulière

Hiéroglyphes américains 

Alexander von Humboldt s'intéresse lui aussi aux hiéroglyphes, mais pour sa part, il se consacre à ceux de l'Amérique. Dans Vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l’Amérique, il fait découvrir au public des codex mexicains qu'il a ramenés de ses voyages ou qu'il a découverts dans des bibliothèques de Paris, Londres, Rome et Dresde.

Ces « monuments » ne possèdent pas pour lui une valeur simplement esthétique, mais font partie intégrante de sa description du monde puisqu'ils offrent selon lui une perspective spécifique sur l'observation de la nature. C'est pour cette raison qu'il analyse des cartes, des calendriers et des systèmes de numération aztèques dans l'espoir de mieux comprendre les rapports qu'entretenaient les anciens habitants de la région et pour tenter de mettre à jour des liens universels entre différents systèmes.

De l'origine des formes grammaticales et de leur influence sur le développement des idées
Lettre à M. Abel-Rémusat sur la nature des formes grammaticales en général et  sur le génie de la langue chinoise en particulier
Über die Kawi-Sprache auf der Insel Java

Visions du monde

Le 31 décembre 1819, Wilhelm démissionne de son dernier poste officiel et se retire dans sa propriété de Tegel. Il se consacre désormais à ses études intellectuelles, tout spécialement à sa recherche sur le langage et les langues. Grâce à sa propre collecte de matériaux linguistiques en Espagne, en France, à Rome, en Angleterre et en Allemagne,  et grâce aux exemples rapportés d'Amérique par son frère, Wilhelm possède l'une des plus grandes collections de grammaires et de lexiques de langues extra-européennes d'Europe. Ses échanges productifs avec d’autres spécialistes, tels que le sinologue Jean-Pierre Abel-Rémusat en France, John Crawfurd en Angleterre ou John Pickering aux États-Unis, lui permettent également d’approfondir ses études. 

Dans sa théorie de linguistique, Humboldt établit d’abord que « le langage est l’organe formateur de la pensée ». Selon lui, le langage n’est pas seulement un instrument de communication mais il est aussi responsable de la production de la pensée. Ainsi, les différentes langues sont, en tant que créations de la pensée,  autant de « visions du monde ». Pour Humboldt, chaque langue propose une représentation linguistique, une perspective différente sur le monde.

Wilhelm proclame également la nécessité d’une étude comparée des langues. Fin juin 1820, Wilhelm von Humboldt tient son premier discours devant l’Académie de Berlin dans lequel il expose la fondation, déjà envisagé vingt ans auparavant à Paris, d’un système gigantesque de comparaison de toutes les langues du monde.  

« L'étude des langues de la Terre est intimement liée à l'histoire du monde des pensées et des sentiments de l'humanité. Elle permet de décrire l'Homme dans tous les domaines et toutes les étapes de sa culture. On ne doit rien en omettre car tout ce qui concerne l'Homme, revêt la même importance.»
— Wilhelm von Humboldt, Fragments de monographie sur les Basques, 1801

La langue Kawi

Lorsqu'en 1835 Wilhelm von Humboldt s’éteint dans son château de Tegel, l'ouvrage qui contient la synthèse de son immense projet linguistique n'a pas encore été publié. Son dernier et plus remarquable ouvrage est une grande étude en trois volumes sur le kawi et les langues austronésiennes : Über die Kawi sprache aufder Insel Java [De la langue kawi de l’ïle de Java]. C’est son frère qui, l'année suivante, fera paraître cette œuvre posthume sur l’ancien javanais (le kawi), qui rassemble les conceptions anthropologiques et linguistiques de toute une vie. Dans l’introduction de cet ouvrage, Wilhelm réunit ses idées générales sur la langue ainsi que la méthode empirique qu’il a utilisée pour l’étude des structures grammaticales et la concrétisation littéraire des langues étudiées.

Wilhelm von Humboldt est certainement le philosophe du langage le plus important et l’un des pères fondateurs de la linguistique moderne. Malheureusement, ses théories linguistiques n’ont pas eu un grand succès au XIXe siècle. Néanmoins, les théoriciens de la linguistique moderne du 20e siècle redécouvriront ses travaux, soit au travers d'une théorie culturelle de la linguistique (Vossler) soit au travers de la linguistique structurale (Saussure, Benveniste, Bloomfield, Whorf, Chomsky). Il a inspiré toutes les philosophes du langage qui ne dépendent pas du modèle analytique anglo-saxon.

Wilhelm von Humboldt à son bureau, au château de Tegel
Recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne à l'aide de la langue basque
Considérations sur l'art des acteurs tragiques français par un Allemand

La question des origines de l’humanité et de la diversité des peuples préoccupe largement le XIXe siècle. Pour les frères Humboldt, l’enjeu est à la fois anthropologique, philosophique et politique. L’étude du caractère des peuples anciens et modernes, et celle de leurs langues leur permettent d’analyser leur propre époque.

L’Antiquité

Les antiquités grecque et romaine demeurent une source d'inspiration fondamentale pour l’Europe autour de 1800. Pour Wilhelm von Humboldt, le modèle grec est une influence majeure. Lors de son séjour à Rome en 1808, il élabore un projet littéraire consacré à l’étude de Démosthène et des autres orateurs grecs. Wilhelm, cependant, ne s’intéresse pas aux qualités littéraires et linguistiques du discours de Démosthène. Il est plutôt fasciné par l’histoire culturelle et politique de l’époque. Dans une lettre datée du 4 novembre 1807, Wilhelm annonce à Jean Geoffroy Schweighaeuser son intention d’écrire une histoire de la décadence et de la chute des Républiques grecques :

Son objectif était de découvrir l’essence de l’esprit grec, de comprendre le caractère de cette nation privilégiée, qu’il n'hésite pas à comparer à l’esprit allemand contemporain. Ses recherches sur l’antiquité grecque, et plus tard sur l’esprit romain, incitent Wilhelm à étudier les caractéristiques d’autres nations.

Le caractère français

Le projet de Wilhelm von Humboldt de développer une anthropologie comparative s’esquisse lors de son séjour à Paris autour de 1800. Ses objets de recherche sont d’abord européens. Il se consacre surtout à l'étude des Français, des Allemands et des Basques. Son journal parisien témoigne de l’observation méticuleuse du « caractère national » français.

S’il échoue dans sa recherche de différences physionomiques, ses recherches dans les domaines culturels et esthétiques sont plus productives. Il consacre ainsi une étude importante au théâtre français. La notion du caractère – d’un individu, d’une langue, d’une nation, d’une époque – devient une constante dans la pensée de Wilhelm von Humboldt.

Fondations et patrimoine
Détail du panorama de Berlin pris du toit de l'eglise de Werder
Berlin. Universität (actuelle Humboldt-Universität)
Le Berlin savant

L'histoire culturelle de l'Europe est marquée par l'émergence de nouveaux centres pour les échanges, le rayonnement et l'innovation en matière de culture. Sous l'impulsion décisive des frères Humboldt, Berlin se dote en quelques décennies d'une université et de deux musées publics de réputation internationale.

L'Université de Berlin

Dès 1807, Frédéric-Guillaume III lance un train de mesures radicales destinées à moderniser la Prusse. Nommé le 28 février 1809 chef du département des Cultes et de l’Instruction publique au ministère de l’Intérieur, Wilhelm von Humboldt est responsable de la refonte complète du système de l’éducation nationale.   

S'inspirant de système d’enseignement de Platon, de ses propres théories de l’État,  ainsi que des écrits de pédagogues réformateurs tels que le Suisse Johann Heinrich Pestalozzi, Wilhelm esquisse un système général d’éducation qui prévoit une scolarité plus démocratique et conceptualise l’école élémentaire. Le curriculum des Gymnasien nouvellement créés est centré sur les langues anciennes et prône une culture humaniste. L'école prépare désormais à l’enseignement universitaire dont le modèle sera dispensé à l’université la plus moderne de l’époque, celle de Berlin, qui ouvre ses portes en 1810.  

Esprit profondément libéral, Wilhelm von Humboldt défend la liberté de la recherche et son lien à l’enseignement.  À une époque où les universités étaient souvent réduites à être des écoles professionnelles, l’idéal humboldtienne de l’université se base sur la vocation de former des esprits libres, de promouvoir la recherche pure et désintéressée. Wilhelm von Humboldt instaure une administration largement autonome et engage une liste impressionnante de professeurs, parmi lesquels on peut citer Friedrich Schleiermacher et Johann Gottlieb Fichte, qui influencent tous les deux le concept universitaire de Humboldt, ainsi qu'August Boeckh, Albert Thaer et Carl Ritter. 

L’université de Berlin, qui prit le nom d’Université Humboldt en 1949 en hommage aux deux frères, devient vite l’une des plus fameuses universités d’Allemagne. Ce modèle université traversa les siècles et exerça une influence considérable sur le monde entier. 


 

L'Académie de chant, vue de face (Singakademie)
Page titre du premier tome du manuscrit Cosmos
Manuscrit du Cosmos

Retour à Berlin

Ce n’est qu’en 1827, à l’âge de 57 ans, qu’Alexandre von Humboldt retourne s’installer définitivement dans sa ville natale. Depuis la fondation de l’Université de Berlin en 1809 à l’initiative de son frère Wilhelm, la capitale prussienne est dotée d’une institution scientifique solide et progressiste. Par sa présence et son rayonnement européen, Alexander von Humboldt enrichit considérablement la vie intellectuelle berlinoise.

Il réunit notamment 458 savants allemands et européens au théâtre de Berlin en 1828 dans le cadre de l’assemblée des naturalistes et médecins allemands. Mais ce sont surtout ses cours sur le Cosmos (Kosmosvorlesungen), tenus à seize reprises dans l’Académie de chant (Sing-Akademie) et accessibles à un large public à partir de 1827, qui marquent toute une génération d’artistes et d’intellectuels allemands.

Le Cosmos

C’est à Paris, autour de 1820, qu’Alexander von Humboldt commence à écrire en français son « Essai sur la physique du monde » Il a presque 80 ans quand il publie finalement en 1845, et dorénavant en allemand, le premier tome du Cosmos.

Cette œuvre se présente comme une synthèse des connaissances empiriques du monde, partant de ses propres observations datant de la fin du siècle précédent et mises à jour par les avancées scientifiques du milieu du XIXe. L’ouvrage se veut aussi synthèse des idées sur la nature et de l’histoire de sa perception, et synthèse enfin, de récits scientifiques et littéraires. Le Cosmos, malgré le fait qu’il n’est pas complètement achevé, et le fait qu'au milieu du XIXe siècle l’idée de rassembler toutes les connaissances dans un ouvrage commence à paraître vaine, atteint en Allemagne un tirage record de 80.000 exemplaires. Il devient, grâce aux traductions en français, anglais, italien, néerlandais et espagnol, un événement européen, représentatif de l'importance prise par la science au XIXe siècle et de nouvel son ancrage dans la société.

La Rotonde de l'Altes Museum
Le Neues Museum sur l'île des Musées
Le Neues Museum
Le Neues Museum : Vue perspective de la cour du Musée égyptien

Musées publics

Contrairement à d’autres capitales de l’espace germanophone - Vienne, Munich, Dresde, Düsseldorf, Kassel -, Berlin n’avait pas de musée public dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. C’est, en effet, au cours de voyages que les jeunes Humboldt découvrirent la pratique – et l’atmosphere, le charme, l’utilité, le sens, la sacralité, le « mode d’emploi » - de ces institutions publiques dédiées à la peinture et à la sculpture antique. Ils n’y furent sans doute pas sensibles de la même façon l’un et l’autre.

Wilhelm et l'Altes Museum

Wilhelm von Humboldt se trouve étroitement associé au projet de création du premier musée public à Berlin. En 1829, il est nommé par le roi de Prusse président de la Commission du musée, chargée notamment de choisir les œuvres à exposer et de décider de leur agencement dans les salles.

Wilhelm conçoit, avec l'architecte Karl Schinkel, l'Altes Museum.  Au service des élèves de l'Académie de peinture, des étudiants en histoire de l'art de l'université, et plus généralement de toute la société berlinoise, l’Altes Museum est un lieu emblématique du concept de Bildung - la formation de soi à travers l'art. Inauguré le 3 août 1830, l’Altes Museum expose principalement des sculptures antiques et des chefs-d’œuvre de grands maîtres italiens, néerlandais et allemands. Cette naissance du musée est certes tardive dans le paysage des musées européens, mais ce premier musée public de Prusse joue au XIXe siècle un rôle central dans l’émergence de Berlin comme capitale culturelle.

Alexander et le Neues Museum

Si le premier musée de Berlin, consacré à l’art européen, est conçu sous la direction de Wilhelm von Humboldt, la conception du deuxième musée, le Neues Museum, se fait sous l'influence intellectuelle de son frère Alexander von Humboldt. Edifié comme une extension de l’Altes Museum, réliée par une passerelle, le Neues Museum était destiné à recevoir les collections des cultures du monde.

Ce nouveau musée réunissait les collections égyptiennes du roi de Prusse, des objets ethnographiques, des monuments d’antiquités trouvés lors de fouilles régionales, des collections de moulages d’antiques, et le cabinet des estampes. La création de ce nouvel établissement d’ambition universelle est un projet d’envergure européenne.

À propos

Cette exposition virtuelle a été conçue comme le prolongement de l’exposition Les frères Humboldt, l’Europe de l’Esprit, réalisée à l’Observatoire de Paris du 15 mai au 11 juillet 2014.

Les frères Humboldt illustrent les communes valeurs qui unissent la France et le monde germanique par-delà les remous de l'Histoire : la fascination pour l'Antiquité, l'apologie du rationalisme, l'universalisme. Faire revivre, au travers de ces deux frères, l'effervescence intellectuelle d'une époque où tout est possible, montrer leur capacité d'innover, leur engagement, leur ouverture au monde, telle est l'ambition de cette toute première exposition à leur être consacrée, la première aussi qui soit montée par l'Université de recherche Paris Sciences et Lettres.

En se plaçant sous cette double figure tutélaire littéraire et scientifique des frères Humboldt, PSL fait sien l'idéal académique qu'ils ont défendu : une université qui repose sur l'excellence scientifique, qui revendique un modèle de formation par la recherche, qui embrasse toutes les disciplines, de l'astrophysique à la création artistique, des mathématiques aux humanités classiques.

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Commissariat de l'exposition in situ

Bénédicte Savoy, Professeure d'histoire de l'art à Berlin
David Blankenstein, diplômé en histoire de l'art et en muséologie
 

Organisateurs de l’exposition

Paris Sciences et Lettres Research University (PSL), en partenariat avec le Labex TransferS.
 

Comité scientifique

Sous la présidence de Marc Fumaroli, de l'Académie française.

  • Elisabeth Beyer, attachée du livre à l'Ambassade de France en Allemagne
  • Laurence Bobis, directrice de la bibliothèque de l'Observatoire
  • Monique Canto-Sperber, présidente de Paris Sciences et Lettres Research University
  • Barbara Cassin, directrice de recherche au CNRS
  • Michel Espagne, directeur du Labex TransferS
  • Ottmar Ette, professeur à l'Université de Potsdam
  • Christine von Heinz, propriétaire des archives et du château de Tegel
  • Ulrich von Heinz, propriétaire des archives et du château de Tegel
  • Eberhard Knobloch, professeur émérite de l'Université technique de Berlin
  • Michelle Lenoir, directrice de la Bibliothèque centrale du Muséum national d'histoire naturelle
  • Henri Loyrette, conseiller d'Etat
  • Daniel Marchesseau, conservateur général honoraire du patrimoine
  • Hermann Parzinger, président de la Fondation du patrimoine culturel prussien (SPK)
  • Jürgen Trabant, professeur émérite de l'Université libre de Berlin 

Remerciements

Marc Fumaroli et Monique Canto-Sperber souhaitent remercier :

  • Madame Susanne Wasum-Rainer, Ambassadeur d'Allemagne en France
  • Monsieur Louis Gallois et Monsieur Louis Schweitzer, les deux Commissaires généraux à l'investissement
  • Monsieur Claude Catala, Président de l'Observatoire de Paris
  • Les membres fondateurs de la Fondation Paris-Sciences et Lettres Les membres du Labex TransferS et son directeur Michel Espagne
  • La République des Savoirs et son directeur Antoine Compagnon


Ainsi qu'Emmanuel Suard et Hubert Guicharrousse (Berlin, Ambassade de France en Allemagne), Hinrich Sieveking (Munich, collection Winterstein), Heinrich Schulze Altcappenberg (Berlin, Kupferstichkabinett SMB-PK), Isabelle le Masne de Chermont (Paris, BNF), Caroline Noyes et Gabriel Carlier (Paris, MNHN), Manfred Gräfe et Cornelia Gentzen (Berlin, Stiftung Stadtmuseum, Humboldt-Sammlung Hein et Hausarchiv), Hans-Dieter Nägelke et Claudia Zachariae (Berlin, Technische Universität, Architekturmuseum), Stéphanie Baumewerd, Annick Trellu et Philippa Sissis (Berlin, Technische Universität, Instistut d'histoire de l'art), Elisabeth Michel (Berlin), Sandrine Maufroy (Paris, Université Paris 4-Sorbonne), Emilie Oléron Evans (Londres, Queen Mary, University of London), Marie-Ange Maillet (Paris, Université Paris 8-Saint-Denis), Vincent Platini (Berlin, Freie Universität), Leah Stearns (Monticello, Thomas Jefferson Foundation at Monticello).
 

Coordination du projet

Hélène Chaudoreille
Véronique Prouvost

 

Réalisation de l'exposition virtuelle

Nathalie Figueroa

Avec l'aide de

Annael Le Poullennec et l'équipe du Pôle Ressources et Savoirs, PSL.

Dimitri Le Meur, ENS.

 

Voix enregistrées - lecteurs

Thomas Claret, Alice Billon, Anne Buers

 

Crédits thématiques du site

  • Gottlieb Schick, Wilhelm von Humboldt, 1808, huile sur toile, 86 x 66 cm, © Berlin, Deutsches Historisches Museum
  • Henry William Pickersgill, Alexander von Humboldt, 1831, huile sur toile, 142,2 x 109,2 cm © Bridgeman Art Library
  • Johan Weitsch, Humboldt et Bonpland au pied du Chimborazo en Equateur, 1806, Huile sur toile, 163 x 226 cm © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Hermann Buresch
  • Wilhelm von Humboldt, Anleitung zur Entwerfung einer allgemeinen Sprachkarte [Instructions pour la réalisation d'une carte générale des langues], annexe à une lettre à Goethe du 15 novembre 1812, encre sur papier, © Weimar, Klassik Stiftung Weimar, Goethe und Schiller-Archiv
Autour de l'exposition virtuelle

affiche_humboldt_webExposition au CROUS de Paris

En 2014, Paris Sciences et Lettres créait sa première exposition in situ, fruit d'une collaboration entre chercheurs et institutions prestigieuses en France et en Allemagne. Un an plus tard, PSL s'associe au CROUS de Paris pour donner une nouvelle forme à cette exposition, cette fois au milieu des étudiants. L'exposition s'implante dans les lieux de vie quotidiens des étudiants et personnels du CROUS, pour susciter leur étonnement et faire découvrir le parcours exceptionnel d'Alexander et Wilhelm von Humboldt. Voyages, découvertes et innovations scientifiques et sont au coeur de ces trajectoires.

 

Dates : 01 septembre 2015 au 18 décembre 2015
Tarifs : Gratuit 

Horaires : Ouvert au public du lundi au vendredi, de 9h à 16h30. 
Lieu : Centre Sarraih, 39 avenue Georges Bernanos, 75005 Paris


 

humboldt

Catalogue de l'exposition

Les frères Humboldt. L'Europe de l'esprit, éd. De Monza, 2014, 200 pages.

L'ouvrage ici présenté est le catalogue accompagnant l'exposition « Les frères Humboldt, L'Europe de l'Esprit » organisée par Paris Sciences & Lettres (PSL) qui a eu lieu du 15 mai au 30 juin 2014 à l'Observatoire de Paris. Le catalogue présente les frères Guillaume et Alexandre de Humboldt, intellectuels des Lumières allemandes, leur travail, leurs influences et leur postérité, au travers de cinq sections qui retracent les grands thèmes de l'exposition : « Matrix : racines familiales et actualité de l'Antique », « Res Publica : Révolution, Régénération », « L'Europe et le Monde : l'Autre comme horizon », « Morphologies : la partie et le tout » et « Savoir partager ! (savoirs partagés) ». Au-delà de la documentation des pièces exposées (reproductions de cartes, d'écrits et d'objets), le catalogue est un ouvrage théorique qui inclut une dizaine d'essais rédigés par d'éminents spécialistes. Des encadrés rédigés par Laurence Bobis, Directrice de la bibliothèque de l'Observatoire, permettront aussi de faire le point sur des questions biographiques, politiques ou scientifiques particulières.

Destiné au grand public, aux visiteurs de l'exposition et à un public initié, l'ouvrage s'inscrit dans le prolongement de l'exposition et vise à mettre en avant les valeurs d'innovation, d'universalisme et d'ouverture au monde défendue par les frères Humboldt. Brillants esprits, l'un scientifique, l'autre littéraire, leurs travaux font montre de leur profond humanisme ainsi que de leur vision d'une Europe unie, fondée sur le progrès du savoir.

Disponible sur toutes les plateformes de vente en ligne et à la libraire l'Ecume des pages (174 Boulevard Saint-Germain, 75006 Paris).