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« Filmographies » : une archive des métiers du cinéma

La Fémis mène, en partenariat avec la Cinémathèque française, le projet « Filmographies : archives audiovisuelles des métiers du cinéma ». Alliant création d’archives orales et formation par la recherche, il prend la forme d’une série d’entretiens menés par les élèves avec de grands professionnels du cinéma. Pour PSL-Explore, Priska Morrissey, Alexandre Tsékénis et Barbara Turquier expliquent les enjeux pédagogiques et scientifiques du projet, et présentent les entretiens réalisés.

Le projet « Filmographies »

PSL_PSL-Explore_focus_filmographies_femis_clapLa Fémis, école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, forme à dix métiers du cinéma et de l’audiovisuel. Elle est membre associé de PSL. Depuis 2013, des élèves de deuxième année participent à un projet pédagogique original et innovant : « Filmographies : archives audiovisuelles des métiers du cinéma ».

Le projet « Filmographies » propose aux étudiants de se former par la recherche et de participer à la création d’archives orales autour de la mémoire de grands professionnels du cinéma. Les apprentis cinéastes réalisent ainsi un entretien avec une personnalité de premier plan dans leur domaine d’étude : scénario, réalisation, production, image, son, montage ou décor.

À droite : Raoul Coutard, © Jean-Jacques Bouhon, 2016

 

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À ce jour, des entretiens de fond ont été menés avec plusieurs grands noms, parmi lesquels Pierre Lhomme (directeur de la photographie, collaborateur de Chris Marker, Jean-Pierre Melville ou Patrice Chéreau), Sylvette Baudrot (scripte, notamment pour les films d’Alain Resnais, Jacques Tati et Roman Polanski), Ricardo Aronovich (directeur de la photographie sur les tournages de Costa-Gavras ou Louis Malle), Jacques Bufnoir (chef décorateur ayant travaillé avec Claude Lelouch ou Régis Wargnier) et Raoul Coutard (le directeur de la photographie emblématique de la Nouvelle Vague).

Pour chacune de ces figures à la carrière exceptionnelle, les élèves cherchent à faire émerger et à recueillir une parole de professionnel, mais aussi personnelle : grandes collaborations, choix artistiques, vision du métier, ou encore perception de l’évolution des techniques.

À gauche : Affiche de Les Vacances de monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953), film pour lequel Sylvette Baudrot était scripte. L'affiche est illustrée par Pierre Étaix. Crédits : Discina Film/Cady FiIms/Specta Films, tous droits réservés.

 

 

 

 

 

Cette parole est rendue accessible aux cinéphiles, élèves-cinéastes et historiens du cinéma, sous une forme longue de plusieurs heures, déposée à la Cinémathèque française et via des formats courts,  à destination d’un plus large public et que nous présentons ici. À cela s'ajoute un entretien avec Raoul Coutard, diffusé sous forme textuelle.

À droite : Entretien avec Pierre Lhomme, directeur de la photographie. Quelle conception avait Lhomme du traitement de la couleur à l’époque du noir et blanc ? Comment a-t-il travaillé le teint blême des acteurs de L’Armée des ombres (Jean-Pierre Melville, 1969) ?

 

 

L’ancien et le nouveau

L’originalité du projet réside dans son organisation autour des grands métiers du cinéma. Cet accent sur la pratique est caractéristique de l’enseignement dispensé à la Fémis. Les élèves ont  l'opportunité d'étudier en profondeur le travail d’un grand professionnel du métier qu’ils apprennent, et de l'interroger sur ses choix. Ces professionnels, quant à eux, transmettent une expérience, conférant ainsi au métier une forte dimension humaine.

Le projet comporte aussi des cours classiques, pour présenter et mettre en contexte l’œuvre, amener des notions d’histoire du cinéma, et évoquer l'évolution des métiers, des techniques ou des conditions de tournage. Par exemple, Alexandre Tsékénis a mis l’accent sur la formation du chef décorateur Jacques Bufnoir à l’Idhec (l’école nationale qui précéda la Fémis), pour analyser le rôle de l'enseignement du décor à la fin de l’époque des grands studios.

À droite : Entretien avec Jacques Bufnoir, chef décorateur.
Il évoque notamment l'influence de Tintin sur le décor d’
Indochine (César du meilleur décor en 1993), et les difficultés de coordonner repérages en Asie et travaux en ateliers en France.

 

Une formation par la recherche

Le projet « Filmographies » propose de former un groupe d'étudiants à et par la recherche. La préparation de l’entretien débute par le visionnage de films mais aussi un travail de collecte d’informations, en bibliothèque, dans les centres d’archives, ou dans les archives personnelles des personnalités interrogées.

Pour certains entretiens, les ressources abondent : ainsi, pour introduire l’œuvre d’Aronovich, les étudiants suivis par Priska Morrissey ont-ils pu dépouiller des fonds d’archive comprenant scénarios, notes de tournages ou notes de cours. Le grand directeur de la photographie a pu les présenter aux étudiants, avec les fonds d’appareils (spectromètres, appareils photo, etc.) utilisés dans sa carrière, et donner corps aux anecdotes et choix esthétiques évoqués.

À droite : Ricardo Aronovich, directeur de la photographie, évoque ses choix esthétiques. Il explique par exemple quel dispositif de son invention il a utilisé pour éclairer le regard de Romy Schneider dans Clair de Femme
(Costa-Gavras, 1979).

 

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Le travail en archives permet de rendre concrète l’histoire du cinéma et de ses métiers. Certains élèves issus d’une génération qui tourne principalement en numérique ont pu découvrir la matérialité du cinéma filmé sur pellicule, en visitant des réserves entières remplies de bobines aux Archives françaises du Film (CNC) dans le fort de Bois d’Arcy.

Les sources peuvent parfois être clairsemées ; ainsi Alexandre Tsékénis évoque-t-il la rareté des archives sur le travail des décorateurs. Les photos de production, propriété des producteurs, restent par exemple difficiles d'accès. Pour combler ce manque, dans le cas de Jacques Bufnoir par exemple, l’accent a été mis sur des documents personnels, notes d’intention et dessins préparatoires, étudiés au regard des films.

Ce travail sur les sources permet aux étudiants de forger un socle de connaissances commun en vue de la préparation collective de l’entretien. La démarche de recherche repose aussi sur l’analyse des œuvres : chaque étudiant étudie et présente au groupe un petit nombre de films, étudiés en profondeur, sur lesquels il ou elle interrogera le professionnel concerné.

À gauche : Affiche du film Indochine (Régis Wargnier, 1992). Jacques Bufnoir en était le chef décorateur et a reçu pour ce travail le César du meilleur décor en 1993. Crédits : Bac Films/Ciné Cinq/La Générale d'images/Orly Films/Paradis Films/Sony Pictures. Tous droits réservés.

 

 

Méthodologie des entretiens

À partir des résultats de ces recherches se dégagent des thématiques et des grandes périodes de l’œuvre, mais aussi des choix esthétiques et des collaborations décisives, sur lesquels porteront les questions.

C’est à ce stade qu’intervient l’autre grand enjeu pédagogique : former les étudiants à la méthodologie de l’entretien. Les professeurs amènent les élèves à interroger le lien à construire avec l’interlocuteur. Quelle est la bonne longueur d’une question, quand la poser, doit-elle être ouverte ou fermée ?

C’est aussi l’occasion d’introduire de bonnes pratiques, par exemple concernant le rapport au silence (l’écoute doit être silencieuse pour éviter les perturbations sonores), ou les sujets à préférer (technique ou personnel). Les questions sont finalisées ensemble mais les étudiants sont aussi formés à réagir sur le vif à des informations pertinentes et imprévues.

À droite : Sylvette Baudrot, scripte, évoque ses échanges avec Alfred Hitchcock ou Jacques Tati.
Elle explique par exemple comment fut tournée la scène du kayak dans
Les Vacances de Monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953).

 

Le dispositif

PSL_PSL-Explore_focus_filmographies_elevesLe groupe d'étudiants mène l'entretien avec le soutien de la Fémis, qui fournit le matériel ainsi que les espaces de tournage et de post-production.

Les rôles peuvent être fixes au sein de l'équipe, ou tournants : sur les six étudiants suivis par Priska Morrissey, l’un interroge, un autre est à l’image, un troisième vérifie le son au casque, un quatrième prend le son à la perche, un cinquième gère la console son, le dernier enfin s’occupe de la régie générale. Chacun passe environ une heure à chaque poste, et a donc, outre la possibilité de revoir son programme pluridisciplinaire de première année, le privilège d’une conversation d’une heure avec un maître de son métier.

À gauche : Image d'un entretien avec Ricardo Aronovich © Priska Morrissey

 

 

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Pendant l’entretien, le pédagogue est en retrait : il peut par exemple faire préciser un nom manquant, mais le professionnel reste au centre. Les élèves sont hors champ, n’apparaissant qu’au générique. La caméra et le son sont fixes, l’esthétique minimaliste concourrant aussi à fixer l’attention sur la personne et ses propos, qui font l'objet de l'archive.

À la suite des entretiens, les élèves procèdent au dérushage et au montage des films, avec l’aide des pédagogues encadrants. Le montage long est ensuite déposé à la Cinémathèque et rejoint le patrimoine collectif du cinéma français, accessible à la Bibliothèque du Film à tous publics d’étudiants ou chercheurs. Les versions courtes sont disponibles via le site de la Fémis et sur PSL-Explore.

À droite : Raoul Coutard avec les étudiants. © Jean-Jacques Bouhon, 2016

 

Retrouvez les entretiens réalisés et à venir sur le site de la Fémis. Les entretiens courts sont également disponibles dans les Films et vidéos de PSL-Explore.

 

Auteurs du focus

Priska Morrissey, Maître de conférences à l’Université Rennes 2 (EA 3208)

Alexandre Tsékénis, programmateur, enseignant et rédacteur

Barbara Turquier, responsable de la recherche à la Fémis

 

 

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