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69 positions : le manifeste d'une artiste-chercheuse

Chloé Lavalette prépare une thèse en Études Théâtrales consacrée aux enjeux et à la réception de la nudité sur les scènes contemporaines. Son travail s’inscrit dans le cadre de SACRe, programme doctoral de Paris Sciences et Lettres associant création et recherche. Pour les focus de PSL-Explore, Chloé Lavalette présente 69 positions, de la chorégraphe Mette Ingvarsten. Elle évoque les relations entre démarche de recherche et création artistique, dans cette pièce et dans ses propres travaux.

 

Démarche scientifique et artistique

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Je prépare depuis bientôt deux ans une thèse dans le cadre du programme doctoral SACRe de PSL, qui offre à ses doctorants la liberté de matérialiser leur recherche à travers des productions artistiques. Mon sujet : l'évolution de la nudité sur les scènes théâtrale et chorégraphique des trente dernières années.

Qu'est-ce qui "déclenche", impulse un désir de recherche ? Il y a de ces objets, rencontrés un jour, qui nous inspirent tout au long d'un processus de thèse. Dans mon cas, un de ces objets a été 69 positions : une performance de la chorégraphe danoise Mette Ingvartsen qui constitue, à mon sens, un manifeste en acte pour la recherche-création.

 

À droite : photographie de 69 positions, crédit : Fernanda Tafner

 

69 positions

PSL_PSL-Explore_focus_SACRe_Chloe_Lavalette_69_positions_2Paris, Centre Pompidou, décembre 2014.

J'assiste à une représentation de 69 positions. En entrant dans la salle, pas de sièges. Nous sommes dirigés vers le plateau, revêtu d'un sol blanc qui met en valeur nos corps de spectateurs, et entouré de grilles d'exposition présentant des documents d'archives.

Mette Ingvartsen, en jean et T-shirt, nous annonce qu'elle va nous guider à travers un voyage dans trois univers différents.  Partant des expérimentations des avant-gardes américaines des années 1960 sur la nudité et la sexualité, celui-ci nous mènera à sa propre recherche en tant que chorégraphe, puis à des pratiques sexuelles contemporaines.

À gauche : photographie de 69 positions, crédit : Fernanda Tafner

 

 

 

Nous invitant à déambuler librement autour d'elle, elle commence par lire un échange de mails dans lequel elle propose à l'artiste Carolee Schneemann de rejouer son spectacle Meat Joy (1964) avec les danseurs de la création originale. Elle souhaite observer l'impact de la transformation des corps sur le spectacle, qui fête alors ses cinquante ans.

Cette proposition se heurte à un refus, motivé par la disparition ou l'indisponibilité de la majorité des interprètes, mais surtout par la réticence de Carolee Schneemann à l'égard de la vogue des reenactments (reconstitutions). Cette tendance consiste, depuis une vingtaine d'années, à recréer des spectacles ayant marqué l'histoire de la danse.

Achevant la lecture de cette réponse négative, Mette glisse soudain vers le sol pour décrire, tant verbalement que physiquement, une des scènes phare de Meat Joy : quatre femmes allongées par terre font onduler leurs jambes vers le ciel avec une expression d'extase. Elles forment une image semblable, dit-elle, à "une fleur érotique qui ouvre ses pétales dans toutes les directions".

À droite : Meat Joy, de Carolee Schneeman, 1964. Crédit EAI/P.D. GAisseau/B. Giorgio

 

Archive et participation

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Si elle s'inspire de l'archive vidéo incomplète qui nous est parvenue, Mette ne délaisse pas le langage érudit de la visite guidée pour celui de la performance : elle engage sa voix et son corps pour proposer une description dansée, une réactualisation dialectique de l'archive.

Sans prétendre à reproduire l'œuvre, elle se livre ainsi à une activation de l'imaginaire des spectateurs, qui deviennent des partenaires essentiels de la performance et se prêtent à des formes plurielles de participation. Ils soutiennent son regard alors qu'elle se dénude (une technique de la chorégraphe Anna Halprin pour déjouer les phénomènes de pudeur qui peuvent survenir chez l'interprète ou le spectateur) ; participent à la mise en espace d'une orgie habillée ; ou, plus tard, ferment les yeux et se laissent guider par les suggestions de Mette, qui conduisent vers des pratiques sexuelles engageant des partenaires non humains, telle qu'une molécule, une électrode ou une statue.

À gauche : photographie de 69 positions, crédit : Virginie Mira

 

Parcours et positions

Deux ans après avoir vu 69 positions, j'ai fait un saut en arrière qui n'aurait peut-être jamais existé si Mette Ingvartsen n'avait pas eu un jour le désir de rejouer Meat Joy : partir quelques semaines à New York, afin de mieux comprendre la place de la nudité dans les œuvres des avant-gardes américaines des années 1960.

J'apprendrais bientôt, en retravaillant sur cette œuvre qui a guidé mes recherches, que 69 positions a été réalisée... dans le cadre d'un doctorat en chorégraphie à l'université de Stockholm. Et je comprendrais que le titre, qui joue sur l'ambiguïté du mot anglais "positions" — à la fois postures physiques, éventuellement sexuelles, et énoncés théoriques propres au discours universitaire — est à lire comme un manifeste. Corps et pensée, art et recherche s'y regardent en miroir, comme les figures inversées d'une carte à jouer — ou d'un malicieux "69".

Le caractère hétéroclite de 69 positions, qui conjugue représentations et pratiques, descriptions et démonstrations, est exemplaire d'un parcours de recherche traversé par une pluralité d'objets, de temporalités, de corporéités et de discours. Le fil rouge qui les rassemble, c'est le désir, la subjectivité, et l'expérience de celle, ou celui, qui cherche — qu'elle, ou il soit artiste, chercheu.r.se, ou tout cela à la fois. Recherche et expérience sensible peuvent donc se conjuguer, et produire une esthétique suffisamment novatrice pour féconder la recherche elle-même : la voie est ouverte — il nous appartient de développer des outils performatifs pour mettre nos recherches en partage avec un public non spécialiste.

À droite : Interview de Mette Ingvartsen au sujet de 69 positions, 2014. Crédits : Mette Ingvartsen/PACT Zollverein.

Chloé Lavalette effectue ses travaux à l'École normale supérieure, et sous la direction du Professeur Christophe Bident.

Retrouvez les portraits des doctorants SACRe sur l'Instagram de Paris Sciences & Lettres.

 

En savoir plus

La présentation de Chloé Lavalette sur le site de l'école doctorale 540

Le site du Laboratoire du geste, structure de recherche "à géométrie variable"

Le site de Mette Ingvartsen

Le site de Carolee Schneemann

 

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